Carte postale [22]

Noirmoutier mars 96

Ile de Noirmoutier, mars 1996

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L’Afrique a coulé au large de l’île de Ré

Pt Parisien 13:1« L’Afrique », c’est le Titanic français : un joli paquebot dont l’histoire s’achève tragiquement, à ceci près que la tragédie de L’Afrique a été beaucoup moins médiatisée et est aujourd’hui beaucoup moins connue que celle du Titanic. Ce naufrage a récemment fait l’objet d’un documentaire réalisé par Michel PITIOT (Mémoires de l’Afrique, 2012), mais je n’ai pas eu l’occasion de le voir.
L’Afrique est un paquebot de 119 m de long, transportant aussi bien des passagers que des marchandises entre Bordeaux et Dakar. Ce navire a par ailleurs été utilisé pour amener des soldats coloniaux en France lors de la Première Guerre mondiale. Il est sorti d’un chantier anglais en 1907, et, lors de son naufrage en janvier 1920, il est commandé par Antoine LE DÛ, un marin expérimenté qui navigue depuis plus de 25 ans.
Le 9 janvier 1920 en début de soirée, L’Afrique quitte le port de Bordeaux avec 599 personnes à bord, dont 135 membres d’équipage et 192 tirailleurs sénégalais (les chiffres exacts n’ont été connus que bien après le naufrage). Les passagers, trop nombreux par rapport à la capacité d’accueil du bateau, s’entassent dans les cabines. Les conditions météo sont très médiocres, ce qui n’a rien de surprenant en plein hiver, et surtout le bateau connaît des problèmes techniques avant même sa sortie de l’estuaire de la Gironde.
Pt Parisien 14:1Le bateau quitte l’estuaire de la Gironde le 10 janvier. La mer est formée, et les problèmes techniques ne sont pas résolus : de l’eau s’infiltre dans la cale, obligeant le commandant à réduire la vitesse de son navire. Conséquence de négligences dans l’entretien du bateau, les pompes se bouchent et ne peuvent plus remplir leur fonction. Dans la nuit, la mer se creuse, il fait un froid de loup, beaucoup de passagers ont le mal de mer. On leur donne des médicaments, qui ont pour effet de les sonner et donc de les rendre peu réactifs face aux événements.
Constatant son impuissance face aux avaries, le commandant décide de faire route vers La Pallice, où il compte mette navire et passagers à l’abri. La manœuvre ne se déroule pas comme prévu : le bateau ne parvient pas à virer. Le 11 janvier au matin, L’Afrique demande de l’aide. Les remorqueurs de la Marine Nationale chargés de l’opération ne dépassent pas l’île d’Aix : ce ne sont pas des remorqueurs de haute-mer. Seul un autre paquebot, Le Ceylan, parvient à s’approcher de L’Afrique, mais il échoue dans sa tentative de le prendre en remorque. Les moteurs de L’Afrique tombent en panne les uns après les autres, le navire est balloté au gré des courants et des vagues.
Dans la nuit du 12 au 13 janvier, le navire dérive entre l’île de Ré et Les Sables d’Olonne. Le commandant ordonne l’évacuation du bateau et fait mettre les canots de sauvetage à l’eau. Tandis que l’équipage s’embarque, les passagers prient. Oui, prient. Il y a à bord 17 missionnaires, qui confondent sauvetage et salut. Je rappelle que, grâce aux petits médicaments qui font planer en ôtant le mal de mer et aussi peut-être en raison du manque de sommeil, les passagers ne sont pas d’une grande lucidité. L’Afrique coule en quelques minutes sur le coup de 3 heures du matin.
Pt Journal 13:1Le bilan est lourd : 34 hommes seulement réchappent du naufrage (aucune femme, or il y avait des familles entières à bord), dont 33 membres d’équipage. Cette catastrophe sert néanmoins de leçon puisqu’elle permet de mettre en place l’organisation des secours dès 1920 : quatre remorqueurs de haute-mer sont dès lors en permanence prêts à partir depuis Brest, Saint-Nazaire, Le Verdon et Marseille, cette organisation restant à peu près en place jusqu’au début de la Deuxième Guerre mondiale.

à cliquer :

illustrations :

  • extraits des unes du Petit Parisien et du Petit Journal des 13 et 14 janvier 1920

C’est la poule qui fait l’œuf, et c’est la machine qui le vend

distri P1330570On peut tout vendre avec des machines. Il y a des distributeurs à pognon, des machines à café, et même un distributeur automatique d’huîtres à l’entrée de l’île d’Oléron. Le petit commerce n’est plus ce qu’il était, jouer à la marchande deviendra bientôt de la science-fiction. Aujourd’hui, dans le département de la Vendée, sur un parking de la commune de St-Jean-de-Beugné, on a vu une drôle de cahute. On pouvait s’y procurer des œufs. Bio, certes, mais sans la marchande bien aimable qui les met dans la boîte en carton en te disant « vous pouvez les manger coque, ils sont du jour ». Tout se perd, mes enfants, tout se perd. Même le père noël n’est plus ce qu’il était : la semaine dernière, il était attablé à la terrasse d’un bistrot bordelais. A ce rythme, il sera forcément à la bourre pour livrer les cadeaux à temps, y compris les jeux de « petite marchande » qui, de toute façon, ne servent plus à rien ni à personne puisque, de la poule ou de l’œuf on sait aujourd’hui que le gagnant est le distributeur.

C’est décidé, je change de job

Qu’est-ce qui m’a décidé à ainsi envisager de quitter le cocon douillet de la grande maison Educ’Nat’ ? le flouze, mon bon monsieur, la thune, les pépettes, l’oseille, le blé, le grisbi. Au lieu de suer sang et eau à corriger des copies, je suerai aussi sang et eau mais sur la plage, à tartiner de la crème solaire sur le dos des touristes qui n’ont pas le bras assez long, ou pas le copain ad hoc, pour  aller se poser de l’indice 30 jusque entre les deux omoplates, oui, là. Et ça rapporte, tartineur de crème solaire ? oui, même si ce n’est pas un écran total. Si nous étions le premier avril, j’aurais pris le pari du poisson, mais non, c’est sérieux de chez sérieux : le geste auguste de la main habile sur le dos hâlé rapporte 850 € par semaine. 3400€ par mois. Ça me ferait une jolie augmentation, non ? Le seul hic, c’est que ce tartinage estival ne se déroule que sur la plage des Sables d’Olonne, en Vendée, et pour cet été, j’ai prévu une destination quand même plus ludique !

—> La preuve que c’est un job qui existe vraiment : l’article de Ouest-France qui annonce la chose.
—> Illustration : Francis PICABIA, Coup de soleil

C’était écrit

Non pas Xynthia elle-même en tant que telle, mais le triste bilan en Vendée, bien plus effroyable que sur une île de Ré qui a fini coupée en trois sans que le nombre de victimes augmente de façon exponentielle : c’était écrit, en effet. Après l’émotion des premières heures, des articles aujourd’hui analysent plus froidement les causes de la catastrophe en Vendée, et ce qu’il en ressort montre à quel point les pouvoirs publics, les investisseurs, les lotisseurs et les promoteurs ont fait preuve de légèreté face à un risque pourtant connu et mesuré depuis longtemps.
Les communes de L’Aiguillon et de La Faute-sur-Mer, qui cumulent à elles seules plus de la moitié des victimes de cette tempête, sont ainsi montrées du doigt. Dans les deux cas, on est dans une zone marécageuse, asséchée au moyen-âge en même temps qu’une bonne partie du Marais Poitevin. Ce ne sont au départ que de minuscules bourgs. Des digues les protègent des assauts océaniques, certaines datent du XVIIe siècle et aucune n’a moins de 70 ans. Ces bourgs deviennent des stations balnéaires prisées des classes moyennes (d’où la présence relativement importante de campings), mais aussi de retraités qui s’installent définitivement dans des résidences secondaires qui leur ont coûté bien moins cher qu’à La Baule, à Arcachon ou sur la Côte d’Azur, pour un taux d’ensoleillement souvent assez proche. La population a ainsi augmenté assez fortement : celle de La Faute a doublé entre 1962 et 2006. Il s’agit là uniquement de la population recensée dans la commune, donc des résidents permanents. Le bâti est lui essentiellement constitué de résidences secondaires, qui n’étaient qu’en partie occupées au week-end dernier : toujours pour cette même commune de La Faute, les résidences secondaires sont six fois plus nombreuses que les résidences principales. On a donc un bâti qui s’est densifié et qui surtout occupe désormais des zones très proches des digues (photo aérienne de L’Aiguillon prise en 2007, qui montre bien l’estuaire du Lay qui sépare cette commune de La Faute).
Ces digues sont connues comme insuffisantes et donc dangereuses depuis 2007 : un rapport est allé dans ce sens, auquel fait aujourd’hui référence un article du Monde. Le vieillissement des digues étaient pointé comme cause possible d’une catastrophe en cas de très forte marée, ce qui fut prouvé dans la nuit de samedi à dimanche. Des travaux ont été engagés, mais trop tard et insuffisants. Comme il est écrit dans l’article, « la mer, qui jadis allait jusqu’à Niort, a brutalement repris ses droits ». Or ce risque était connu, Météo-France a fait son boulot avec rigueur et précision, et rien n’a été fait, avant l’heure H, pour évacuer les populations dont il était prévisible qu’une partie allait y laisser sa peau.
A cela s’ajoute des règles d’urbanisme qui ont eu plus le souci de l’esthétique que de la sécurité : il est largement interdit de bâtir des maisons de plus d’un étage (il est vrai que la transformation de certaines zones de la côte vendéenne en Mur de l’Atlantique a de quoi dégoûter tout amoureux de la mer), et beaucoup sont de plain pied : pas moyen de se réfugier à l’étage, comme cela a pu se faire ailleurs. Slate cite ainsi une récente étude de la DDE de Vendée qui montre que la « mémoire du risque » a disparu, plus personne ne semblant savoir que ces terres aujourd’hui habitées ont été gagnées sur la mer. Cet article voit aussi, comme cause ayant participé à la lourdeur du bilan humain, l’âge de la population : beaucoup de retraités, une population plus âgée qu’en Charente-Maritime par exemple, et qui donc a moins pu faire face physiquement à l’événement en train de se produire.

—> Illustration : Alessandro TURCHI, Le Déluge, début du XVIIe siècle

Coïncidences

Le triste bilan de la tempête Xynthia est d’abord le résultat d’une série de coïncidences bêtement naturelles, auxquelles s’ajoutent des décennies d’approximation dans l’urbanisation du littoral (l’exemple de ce qui vient de se passer en Vendée en est une sordide illustration) et d’absence totale de culture du risque en France (si l’ordre d’évacuer avait été donné, les habitants exposés l’aurait-il tous pris au sérieux ? pouvions-nous imaginer l’océan comme chez lui dans les rues de La Rochelle ?).
Coïncidences ? oui : des vents particulièrement forts (jusqu’à 159 km/h sur l’île de Ré, jusqu’à 200 km/h dans certaines stations des Pyrénées) ; une marée haute au plus fort de la tempête (pleine mer à 4 h 34 à La Rochelle dans la nuit de samedi à dimanche) ; un coefficient de marée parmi les plus élevés de la saison (102, le maximum sera atteint demain : 116).
Or tout cela est banal, normal, naturel : il est habituel que le vent souffle en tempête en hiver en milieu océanique ; le phénomène des marées n’est imputable qu’au soleil et à la lune ; c’est ainsi. A marée descendante avec les coefficients de la semaine précédente (38 au plus bas, autant dire rien), le bilan serait ridicule, la mer n’aurait pas détruit les digues et ne serait pas entrée dans les maisons en un quart d’heure, tout bêtement par la porte du salon.
Le bilan s’est encore alourdit : 50 morts, il reste des disparus. C’est aussi un lourd bilan économique : dans les Pyrénées, des remontées mécaniques sont abimées voire détruites, certaines stations ne rouvriront pas d’ici la fin de la saison ; sur le littoral, des exploitations conchylicoles, en particulier des bouchots du côté de Charron, en Charente-Maritime, sont partis avec le flot. Passons sur l’état des campings, vous avez tous vu les images sur le web, dans la presse ou à la télé. Ce n’était pas un tsunami (pas de séisme à l’origine du phénomène), mais il n’est pas absurde que les survivants puissent faire le rapprochement, tant la soudaineté de l’événement les a surpris.

Courant d’air annoncé

C’est l’hiver qui veut ça, mais l’alerte rouge, c’est quand même assez exceptionnel. La dernière fois, c’était il y a un peu plus d’un an, Klaus avait transformé la forêt des Landes en brindilles, entre autres dégâts. Cette fois, l’alerte rouge pour vents violents concerne quatre départements seulement mais dure jusqu’à lundi matin 7 heures. 64 autres départements sont en alerte orange, dont la Gironde : ce n’est donc pas un hasard si le Pont d’Aquitaine est interdit à la circulation cette nuit, et jusqu’à demain 10 heures. Ce sont les départements charentais, les Deux-Sèvres et la Vendée qui devraientt le plus déguster : on y prévoit des vents qui pourraient atteindre 150 km/h sur le continent, forcément plus sur les îles.
Ce qui m’inquiète plus que cette tempête, que Météo-France considère comme moins préoccupante que Martin en décembre 1999, c’est la conjonction avec de forts coefficients de marée (94 aujourd’hui, 115 attendu lundi) et d’importantes précipitations. Les cours d’eau sont déjà bien pleins, les vagues générées par le vent ainsi que la surcote de marée habituellement constatée dans ces circonstances pourraient, à certains endroits, occasionner des inondations. Météo-France a ainsi placé en vigilance orange la zone de confluence entre la Dordogne et la Garonne, mais des surcotes de la Garonne sont attendues en amont (jusqu’à Cadillac). De même, on peut s’attendre à une forte hausse du niveau de la Seudre (sud de la Charente-Maritime), de la Loire entre Les Ponts-de-Cé (au sud d’Angers) et l’estuaire, et de l’Oust (rivière de l’est du Morbihan, qui se jette dans la Vilaine à Redon, haut-lieu des inondations bretonnes). A suivre, mais le site de Météo-France est saturé …

—> Source de la carte de vigilance « vents violents » : Météo-France, 27 février 2010, 16 h 00.