Un serpent au nez de chien

Le Nez-de-Chien est une pointe en mer, ou plutôt en estuaire, situé sur la commune de St-Brévin, au débouché du pont qui franchit la Loire au niveau de St-Nazaire (localisation). C’est une plage étroite par marée haute (et cet après-midi là, elle était haute, et le coefficient élevé), où l’estuaire n’hésite pas à jouer avec les vagues : il y avait des rafales de près de 100 km/h.
Dans de telles conditions, voir émerger un animal des flots fougueux n’est pas chose aisée, et pourtant il est là. L’animal en question est un serpent d’aluminium de 130 mètres de long, imaginé et réalisé par le sculpteur chinois HUANG YONG PING en 2012. La forme du serpent rappelle plus ou moins celle du pont de St-Nazaire tout proche, mais pour s’en convaincre, il faudra revenir à marée basse.

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Et dire que la bouteille ne s’était pas brisée !

Le marin est superstitieux, du moins le dit-on. Et quand, lors du baptême d’un navire, la bouteille de champagne refuse de se briser contre la coque, on dit que c’est de mauvais augure. C’est ce qui est arrivé au Costa Concordia, l’augure funeste semblant être un capitaine approximatif. Effectivement, ce naufrage pue à plein nez l’erreur humaine, les médias en font suffisamment l’écho pour que j’évite d’y mettre mon grain de sel.
Cette catastrophe, indépendamment du drame humain qu’elle représente pour les victimes et leurs proches, pose la question de la course au gigantisme. Un bateau de 290 m de long, haut comme un immeuble. Lorsqu’il a été mis en service, en 2006, c’était le plus grand navire à avoir été construit dans le chantier de Gênes. Seuls trois autres chantiers navals au monde sont capables de pondre de tels monstres, dont celui de St-Nazaire. Actuellement, son carnet de commande n’est pas suffisamment rempli, même si deux paquebots de ce type viennent d’être commandés. Quid de la construction de ce type de navire si le secteur de la croisière entre en crise, même passagère, après cet accident que l’on croyait improbable ?
Des bateaux puissants, stables, un équipage pléthorique, on se dit que ça ne peut pas chavirer. Mais les procédures d’évacuation sont-elles au point ? manifestement non sur le Concordia, où la panique a rajouté à l’impréparation son lot d’horreurs (oui, des gosses ont été bousculés par des adultes qui voulaient sauver leur peau). L’adage « les femmes et les enfants d’abord », c’est bon pour le cinéma !
Construire toujours plus grand pose aussi des problèmes techniques que les armateurs feignent d’ignorer. Le plus grand paquebot actuellement en service atteint les 365 m de long et transporte 4500 passagers et 2600 membres d’équipage. Quel port peut accueillir un tel engin ? Il faut de la place, du tirant d’eau. Rien qu’à Bordeaux, seuls les bateaux dépassant à peine 200 m peuvent entrer dans le port de la Lune. Les autres accostent au Verdon, et c’est autrement moins sexy que les quais bordelais. Le problème du gigantisme est aussi posé par les assureurs : à combien chiffrer les primes de ces bateaux ? qui va réellement payer la casse ? la compagnie Costa vient de perdre un bateau quasi-neuf, le fleuron de sa flotte. Qui va rembourser la totalité ? et l’indemnisation des victimes ?
Au final, un accident d’une redoutable bêtise, des erreurs à répétition, beaucoup d’improvisation. Quel gâchis !


—> Illustration :
chantier naval de Saint-Nazaire en 2007, avec deux paquebots en construction (si si, regardez bien, il y en a deux l’un derrière l’autre).

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Un p’tit gars des chantiers

Un p’tit gars qui mesure quand même 180 mètres. De long. Mais quand ça vient des Chantiers navals de Saint-Nazaire, c’est plutôt une taille normale, puisque notre p’tit gars est un paquebot. Il a jailli des ateliers et des bassins de construction en 1998, en même temps qu’un autre sister ship (l’actuel Regatta, armé par la même compagnie : Oceania Cruises). Répondant tout d’abord au nom de Renaissance One, il a été rebaptisé Insignia par son actuel propriétaire, qui lui a offert un joli lifting pour son dixième anniversaire.
Paquebot assez classique, tel qu’on en voit plusieurs par an à Bordeaux. Il y était donc au week-end dernier, après avoir zappé son escale à Lorient pour cause de brouillard. Une belle tronche d’immeuble flottant, rien de si joli finalement, mais l’objet continue malgré tout de m’intéresser. Conçu pour une clientèle américaine qui ne connaît pas la crise (il faut compter environ 450 € par personne et par jour, tarif 2010), il propose à ses pensionnaires un service au petit poil : environ 370 membres d’équipage pour à peine plus de 700 passagers. Ces derniers y disposent de quatre restaurants, un casino, une piscine, des bars, des salles de spectacle, une piste de jogging, bref, tout ce qui justifie un tel voyage en meute. Presque toutes les cabines donnent sur la mer (seules 27 sur 342 n’y ont pas droit), avec même accès au grand air via un ridicule balcon qui fait très HLM amélioré des années 60. Mais il faut croire que cela plait : les trois-quarts des passagers sont là pour un 2e voire un 3e voyage sur l’Insignia. Au moment même où je vous blogue, le navire est accosté dans un port portugais.


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What’s new ? [vendredi 5 novembre 2010, 8 h 45]

—> Illustration : une vieille femme peinte par BRUEGEL au XVIe siècle.

Extraits d’Estuaire [4] : ce que je ne peux pas montrer

ESTUAIRE 2007 – 2009 – 2011 / De Nantes à Saint-Nazaire (jusqu’au 16 août)
Biennale d’art contemporain

Il n’est pas toujours aisé de réaliser quelques photos des œuvres : soit parce-que c’est interdit, soit parce-que c’est techniquement peu évident.
Dans la première catégorie, nous avons les œuvres de Paola PIVI, exposées dans ce lieu mythique qu’est le Grand Café de Saint-Nazaire : un espace immense, qui a gardé le charme suranné des bistrots d’antan, et surtout un lieu de mémoire, cet illustre troquet ayant été tenu par le père d’Aristide Briand. Mais revenons à Paola PIVI, artiste italienne vivant en Alaska : si les œuvres exposées au rez-de-chaussée m’ont peu touchée, il en va tout autrement pour celles de l’étage. Tout d’abord un immense dessin façon BD, montrant l’intérieur d’un avion retourné, prétexte à diverses scènes très drôles (le pilote qui lance des avions en papier, les amoureux qui se marient, etc.) ; et surtout I wish I’m fish, œuvre vidéo hypnotique : sur chaque siège de l’avion il y a un bocal avec son poisson rouge. On suit le « voyage » des poissons du décollage jusqu’au moment ou l’avion se stabilise, se positionnant à l’horizontal en atteignant sa vitesse de croisière. Photo interdite, certes, mais il en trainait quand même une sur le net : cliquez ici.
Autre lieu exceptionnel pour l’art : les bases sous-marines, parce-que là, au-moins, on ne risque pas d’avoir de lumières parasites. Celle de Saint-Nazaire, par son immensité, permet ainsi de présenter un nombre notable d’œuvres, mais aussi un musée des paquebots assez rigolo, des salles de spectacles, etc. Dans la salle LIFE (Lieu International des Formes Emergentes), le cinéaste Anthony McCALL présente une œuvre dans laquelle le spectateur entre et se déplace : The vertical works. La salle est noire mais sans obstacle. On marche, lentement, sans bien savoir où on va. Il y a, de-ci de-là, des faisceaux lumineux qui, du plafond, dessinent des formes au sol. Ces faisceaux sont en fait des projecteurs de cinéma plus vrais que nature, qui éclairent ainsi les spectateurs qui s’en rapprochent. On joue avec la lumière, on est dans l’œuvre, c’est assez extraordinaire (de toutes les œuvres de cette année, c’est celle que j’ai préféré), mais mes photos n’ayant rien donné, je vous propose de cliquez ici pour avoir une très vague idée de cette œuvre qui ne se montre pas mais qui se vit.

Extraits d’Estuaire [3] : ce que j’ai aimé revoir

ESTUAIRE 2007 – 2009 – 2011 / De Nantes à Saint-Nazaire (jusqu’au 16 août)
Biennale d’art contemporain

Il y eut d’abord, aperçus seulement, les anneaux de Buren qui désormais font partie du paysage nantais. Cette œuvre, installée lors de la première édition d’Estuaire, est une œuvre pérenne, destinée à rester en place ad vitam æternam. Chaque commune riveraine de l’estuaire de la Loire doit ainsi avoir la sienne d’ici 2011. Il y eut ensuite le jet d’eau rigolo, installé à Couëron, et dont j’ai laissé une photo ce matin dans la Boîte à images : le jet d’eau ne se met en marche que lorsqu’un quidam pose son honorable postérieur sur un petit banc au bord de l’eau. Un joggueur passait par là, fit une pause, et s’assit sous les applaudissements du public. Un quart d’heure de gloire, disait Andy Warhol …
Il y eut surtout, à Saint-Nazaire, les triangles de Felice VARINI, tracés en rouge et a priori en vrac sur les bâtiments du port, mais qui, selon un angle qu’il faut trouver, forment un dessin : ludique et poétique, je ne m’en lasse pas.

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Il y eut enfin, au niveau de l’écluse amont du canal de la Martinière, le bateau mou d’Erwin WURM, qui n’aurait du rester que le temps d’un été et auquel les riverains se sont tellement attachés qu’il reste là définitivement.

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Extraits d’Estuaire [2] : ce qui m’a laissée de marbre

ESTUAIRE 2007 – 2009 – 2011 / De Nantes à Saint-Nazaire (jusqu’au 16 août)
Biennale d’art contemporain

Parmi les rares œuvres qui n’ont titillé aucune fibre chez moi, je pourrais citer le jardin installé sur le toit de la Base sous-marine, à Saint-Nazaire : quelques trembles épars au milieu du béton de la guerre, et puis rien. Mais c’est justement ce « rien » qui m’a émue : voir enfin l’architecture de ce bâtiment, sur lequel les obus alliés ne pouvaient que ricocher sans jamais rien détruire. Un moment d’histoire. Je passe.
Les œuvres qui m’ont le moins émue sont proches de Nantes. Nous venions à peine d’embarquer, le vent était frisquet mais être sur le pont d’un bateau est un plaisir à lui seul, nous venions à peine d’embarquer, disais-je, et les premières œuvres me laissèrent de marbre. Je me dis même « si c’est ça Estuaire cette année, ça a beaucoup baissé ». Or, pas du tout, on verra ça demain ou jeudi (ou les deux).
Redim-Redim-P1050408 copyPremier arrêt : un bâtiment industriel désaffecté, sur lequel un pendule a été accroché : je n’accroche pas à cette installation de Roman SIGNER, peut-être parce-que du bateau, sur la Loire, on la voit mal. Le pendule qui se voudrait obsédant n’est qu’un bidule noir qui se balance. A voir peut-être depuis la terre ferme (quartier de Trentemoult à Rezé).
Redim-Redim-P1050420 copyDeuxième arrêt : je tilte parce-que ça me fait penser au Centre Pompidou. Un tuyau rouge qui plonge dans l’eau et la vase, sur le site de la DCN à Indret. Le militant de la cause amérindienne Jimmie DURHAM me convainct peu avec ce morceau de plastique rouge, quand bien même je suis priée d’y voir un serpent de mer ou un dragon, c’est écrit dans le guide de la Biennale.